A Marseille, des affrontements terribles entre hooligans ont fait des dizaines de blessés

Les faits.Ce commissaire de police, patron de la Division nationale de lutte contre le hooliganisme, a totalement sous-estimé la menace dans la préparation de l’Euro 2016.

On a assisté à des scènes de guérilla urbaine dans les rues de Marseille samedi en fin de journée en marge du match Anleterre-Russie de l’Euro 2016, que l’on savait pourtant à risque. Les hooligans russes avaient prévenu avant même le début de la compétition avec force vidéos postées sur les réseaux sociaux : les rois des hooligans européens, ce sont eux. Les Anglais, ex-maîtres de ce genre contestable, sont des « fillettes ». Le bilan des affrontements barbares est lourd : 35 blessés, dont trois graves, un Anglais d’une cinquantaine toujours entre la vie et la mort après avoir été roué de coup par des nervis russes. Seulement six interpellations, mais aucun hooligan russe dans les filets.

Quelle leçon en tire le commissaire Antoine Boutonnet, responsable de la DNLH, la division de lutte contre le hooliganisme, rattaché au ministère de l’Intérieur ? Il n'y a pas de constat d'échec" à dresser. Pour lui, les batailles rangées et les saccages ont tout juste des « rixes » découlant de « suralcoolisation ». Une forme d'aveuglement qui ne surprend pas ceux qui, depuis la nomination en 2009 du commissaire lillois Antoine Boutonnet à la tête de la DNLH nouvellement créée, ont observé sa façon de travailler. Ils décrivent la DNLH comme une institution opaque qui refuse, en dépit des injonctions de la Commission d’accès aux documents administratifs (Cada), de publier ses rapports d’activité, ne reçoit ni les parties concernées – ou sans réel dialogue – ni les spécialistes du phénomène hooligan. La DNLH a rompu le lien qui existait entre les services de renseignement et le milieu des supporters ultras en France.

Confusions ultras/hooligans. Alors, certes, elle n’a pas été inactive, mais elle s’est sans doute trompée de cible : elle a frappé fort contre ces supporters ultras des clubs de foot français. Elle a multiplié les interdictions de déplacement de ces supporters organisés en associations. Trois pour la saison 2012-2013, 39 pour la saison 2014-2015 et… 218 pour 2015-2016. Et des interdictions de stade à la pelle. Alors, oui, le bilan est positif en France, avec une nette baisse des violences entre supporters des clubs rivaux et moins d’effectifs de police mobilisés.

Antoine Boutonnet est-il qualifié
pour traiter du problème hooligan ? « Il aime le foot », commente laconiquement un spécialiste du sujet.

Problème, pour Pierre Barthélemy, avocat de l’Association nationale des supporters, « en prétendant ainsi éradiquer le hooliganisme en France, on s’est attaqué à une chose qui n’existe quasiment pas. » Oui, il y a en France des ultras qui ne dédaignent pas la bagarre… Mais ils sont organisés en associations déclarées, identifiées. On compte tout au plus quelques dizaines de « vrais » hooligans, hors de ces associations. Rien à voir avec les hordes en bandes informelles qui font profession d’organiser l’ultraviolence en marge des compétitions, telles qu’on peut les observer en Angleterre, en Russie, en Pologne, en Ukraine. Or, ceux-là, la DNLH ne les a pas étudiés. Les spécialistes du phénomène soulignent tour à tour l'« incompétence » et l'« ignorance » d'Antoine Boutonnet. Est-il qualifié pour lutter contre les hooligans ? « Il aime le foot », commente, laconique, un très bon connaisseur du sujet.

Le hooliganisme pour les nuls. Sa vision du problème, Antoine Boutonnet la résume sur la page consacrée à la DNLH sur le site du ministère de l’Intérieur. On croit lire un extrait du « Hooliganisme pour les Nuls » : « Les protagonistes, qui sont issus de deux clubs différents, sont du même nombre de chaque côté et portent des vêtements d’une couleur définie à l’avance. Ce dress code permet d’identifier facilement les “amis” des “ennemis”, le premier au sol étant déclaré perdant », explique-t-il. Comme si le hooligan russe typique attachait la moindre importance à la couleur de son t-shirt ou à un quelconque code d’honneur qui lui interdirait de frapper un homme à terre.

Cette analyse angéliste découle aussi du manque de coopération avec les autres polices étrangères concernées, celles qui sont confrontées aux éléments les plus durs de la nébuleuse hooligan. A la décharge d'Antoine Boutonnet, Il faut le dire, elles ne se sont pas montrées très volontaires pour partager leurs informations et leurs méthodes. Résultat, des policiers français dépassés sur le terrain. Mais que peuvent faire les forces de l’ordre face à ces gros bras mobiles, déterminés, sans loi, dont on ne comprend pas le fonctionnement, et qu’elles ne sont surtout pas formées pour contrer ? Lors de la Coupe du Monde 2006, les autorités allemandes, inquiètes à l’idée de voir de hooligans néo-nazis entacher l’image du pays, avaient pris le dossier très à cœur. Elles avaient invité largement les policiers étrangers à venir travailler sur leur sol. A titre de comparaison, les policiers anti-hooligans anglais et polonais étaient 10 fois plus nombreux sur place qu'ils ne le sont aujourd'hui en France, où l’on compte 8 Polonais et 12 Anglais. L’Allemagne avait aussi pris le parti d’interdire les éléments les plus dangereux de territoire. La compétition s’était déroulée sans incident majeur.

Emmanuelle Ducros

Source:lopinion.fr